RegardsÉdition 2017-2018

D’entre les murs

  • Caroline Frachet \

    Caroline Frachet "Théâtre en cours"

Comme l’an passé, plusieurs projets lauréats de Création en Cours prennent l’école pour sujet ou pour objet, en tant qu’institution ou qu’architecture, pour inviter les élèves, mais aussi les professeurs, à considérer autrement ces murs entre lesquels ils évoluent.

C’était déjà le cas l’an dernier, et cela n’est guère étonnant si l’on songe que l’un des caractères de ce dispositif de résidence est d’immerger de jeunes artistes dans une institution – l’école – que certains ont finalement quittée depuis peu : le milieu scolaire, envisagé en tant que médium concret ou que corps symbolique, constitue le sujet ou le cadre de recherche de plusieurs des projets artistiques lauréats de Création en Cours. N’est-ce pas finalement le moyen le plus direct de faire évoluer le regard des enfants, d’aiguiser leur attention, leur écoute et leur imagination, que de les inviter à prendre pour objet leur environnement immédiat, et les inciter à déplacer symboliquement les murs entre lesquels ils évoluent ?

Récits & relations

Dans le cas de Laura Pouppeville, cela va d’autant plus de soi que la démarche de cette jeune plasticienne, passée également par des études d’anthropologie, est exclusivement contextuelle : « Tous mes projets naissent d’une situation, souligne-t-elle, ajoutant : Ce qui m’intéresse, ce sont les relations qui peuvent exister entre des personnes qui vivent au quotidien dans un même espace – en l’occurrence, cela comprend aussi les parents d’élèves. »

La situation a été assez « déstabilisante », raconte-t-elle, pour elle qui sortait d’une expérience dans une école de Pantin, en banlieue parisienne, regroupant 350 élèves : « Il était complètement nouveau pour moi de voir une aussi petite école : je pouvais à peine m’imaginer que ça existe encore… » Or, non seulement l’EEPU de Mayrac, dans le Lot, où elle effectue sa résidence, ne compte que 16 élèves, qui se connaissent depuis la maternelle et dont la plupart se rendent à l’école par le bus de ramassage, mais elle doit être fusionnée, à la rentrée prochaine, avec celle de Creysse, une localité voisine, également concernée par la résidence Création en Cours. Un temps d’observation a été nécessaire à l’artiste pour prendre la mesure de la situation et décider de la marche à suivre. Elle est arrivée à Mayrac munie de récits glanés auprès de ses proches, concernant un souvenir marquant des années d’école : elle a décidé d’encourager les enfants, à leur tour, à « fabriquer le présent et les souvenirs », comme elle le note dans la première publication de son journal de résidence. Après avoir encouragé les enfants à partager leurs propres souvenirs, il s’agit de leur proposer d’observer et de récolter des histoires auprès des adultes de l’école. Des histoires qui seront ensuite envoyées aux écoliers de Creysse, manière d’engager un premier contact épistolaire, d’amorcer une communication entre ces deux établissements voués à se réunir l’an prochain…

La question du récit, s’étirant du documentaire et du storytelling, est également au cœur du projet « Ça tourne ! » que le tandem formé par Hadrien Basch et Karolina Blaszyk compte mener à l’École élémentaire François Jouve, à  Carpentras, dans le Vaucluse. Leur objectif est d’écrire avec les enfants « le scénario d’un documentaire-fiction dans lequel la notion de ‘commun’ tient une place  ». Sur cette « trame documentaire », espèrent-ils, « viendront se greffer plein de petites scènes qui seront plus des impressions, des saillies poétiques que des scènes de fiction pure… » Faire de l’école un objet de récit, un décor de scénario, c’est inviter les enfants à considérer autrement un environnement quotidien qui est pour eux strictement normé.

Médium & limites

Ailleurs, l’école peut également être un médium, un instrument. C’est en tout cas ainsi que l’envisage Romain Barthélémy, designer sonore passé par les Beaux-Arts, dont le projet a pour cadre l’École primaire de Livry (Nièvre). Intitulé « Tinnito » (du latin « tinter »), il entend « sonder l’esprit sonore du lieu », de cette école qu’il appréhende comme « un bâtiment chantant »… Eric Grandjean, instituteur en charge des CM1-CM2, témoigne : « Les élèves ont été surpris – ils attendaient un musicien et non un ‘designer sonore’ –, mais ils sont emballés et enthousiasmés, ce qui ne m’étonne guère d’eux… Ils ont commencé par enregistrer l’univers sonore de l’école, puis Romain a demandé aux enfants de faire une frise sonore de leur journée, d’abord en mettant des mots sur les sons, ensuite en dessinant ceux-ci, de manière de plus en plus abstraite… » Il ajoute : « Moi-même, j’apprends beaucoup ! »

Et en effet, c’est l’une des choses qui frappe le plus lorsque l’on en parle avec les enseignants : ces résidences offrent aussi à beaucoup d’entre eux une ouverture vers des domaines ou des formes d’expression avec lesquels ils ne sont pas forcément familiers… Création en Cours propose une sorte d’écosystème, en donnant aux artistes l’occasion de s’immerger dans le quotidien de l’établissement où ils œuvrent. Ainsi de la scénographe Caroline Frachet, installée depuis janvier, et jusqu’à fin mars, à l’École Victor Hugo de Morestrel (Isère), où elle ambitionne de construire avec les enfants un théâtre portatif en matériaux pour la plupart recyclés, une « boîte à outils » dont les décors tiendraient dans une malle : « J’ai commencé par demander aux élèves de me raconter un endroit où ils se sentent bien et où ils ont un très bon souvenir. Je les ai invités à réfléchir à la façon de traduire de manière imagée des éléments de décor… Avoir un espace sur place pour créer me permet d’être un peu intégrée dans la vie de l’école. Les élèves viennent me voir pour savoir où on en est, ce que je fais… Au début, je pense qu’ils croyaient que c’était un peu fictif, mais en voyant la maquette, ils ont compris qu’on allait réellement fabriquer ce ‘théâtre de cour’. Dès le départ, j’avais envie que cette chose qu’on crée puisse rester dans cette école et être utilisée comme un outil pédagogique de fiction et de jeu : en voyant les choses prendre forme, les instituteurs viennent me faire des suggestions… »

Apprendre à regarder autrement son environnement quotidien, à en faire une œuvre ou un support à l’imaginaire. C’est un peu le propos d’ « En descendant l’escalier », le projet que la chorégraphe et architecte Anne Guillemin développe à l’école élémentaire Paul Eluard d’Orly, projet qui veut interroger « la manière dont le dispositif de l’escalier engage le corps dans l’action, le mouvement et l’événement ». « Pour nous, les escaliers sont un terrain de danger potentiel, souligne Marie-José Houssard, directrice de l’établissement, un lieu où il y a des règles très exigeantes : les enfants n’ont pas le droit de sauter, de courir, de se pousser… C’est un lieu de passage  très codifié, où il faut être calme, rangé. Le projet d’Anne Guillemin amène justement à déjouer ces codes. » En lien avec avec une musicienne de l’école des Arts de la ville et une professeure d’arts visuels du collège voisin Robert Desnos , avec lesquelles la directrice l’a mise en contact, l’artiste travaille par groupes de 6 élèves. « Le travail en petit groupe est toujours positif pour les élèves, poursuit Marie-José Houssard, car chacun a plus de place pour s’exprimer. Chaque élève est actif dans ce projet, et dispose d’un espace de création. » Elle ajoute : « Ce genre de projet fait vivre l’école autrement : l’école n’est plus seulement l’endroit où il faut faire ses devoirs, ça devient aussi un lieu de vie,  de découverte, de partage, d’émerveillement, où les élèves ont la place pour s’exprimer… Mais même nous les enseignants, ça nous permet de questionner nos représentations, nos connaissances, nos compétences : c’est toute la communauté éducative qui est portée par ce projet. »