RegardsÉdition 2017-2018

Écrire en milieu poreux

  • Aliona Gloukhova

    Aliona Gloukhova "Dis-moi" Ecole de Sindères / Création en cours 2

Une poignée de lauréates de Création en Cours a choisi de travailler sur l’écriture ou sur le livre en tant qu’objet : des pratiques qui se sont révélées extrêmement perméables à leur environnement.

 Elle aurait pu être la grande oubliée de Création en Cours : la littérature reste en effet largement un domaine d’« autodidactes » (il est d’ailleurs quelque peu singulier que la France, qui voue une telle vénération à la littérature, soit aussi méfiante, dans les autres domaines de la création, vis-à-vis des autodidactes et de tous ceux qui n’ont pas suivi le parcours académique obligé !). Il n’existe aucune « École supérieure culture » pour enseigner les rudiments de cet art dont on a d’ailleurs toutes les peines du monde à admettre qu’il puisse s’apprendre. Fort heureusement, ces dernières années, sur le modèle des pays anglo-saxons où les classes de creative writing – d’ailleurs grandes pourvoyeuses de prix littéraires – font depuis longtemps florès, certaines universités ont initié des masters dédiés à la création littéraire ou aux métiers de l’écriture : l’université Toulouse II-Le Mirail, l’université de Cergy-Pontoise, l’université de Paris 8 ou encore l’université du Havre, en lien avec l’école d’art de cette même ville – il est vrai que les écoles d’art, par la plurivocité des formes d’expression qu’elles doivent contribuer à développer, offrent un havre propice à la pratique de l’écriture, dont ont profité plusieurs des lauréates (le féminin est ici de rigueur) de cette « promotion » de Création en Cours ayant choisi de travailler sur l’écriture ou sur l’objet livre.

Porosité de l’écriture

C’est ainsi à l’université de Paris-8 qu’Aliona Gloukhova a écrit Dans l’eau je suis chez moi, un texte prochainement publié aux Éditions Verticales. Dans le cadre de son master, cette native de Minsk (Biélorussie) a pu polir sans en gommer la saveur ce « français incorrect et tordu » qui est sa langue d’adoption. Un décalage qu’elle a voulu continuer à approfondir dans le cadre de sa résidence à l’école élémentaire du Bourg à Sindères, dans les Landes, avec son projet Dis-moi. Elle présente celui-ci comme « un recueil de fictions et une série de performances qui interviennent là où les mots manquent et qui nourrissent l’écriture », qui s’intéresse « aux paysages intérieurs et aux langues personnelles qui en découlent, des langues fantômes, des langues incorrectes, des langues révoltantes, des langues qui trébuchent ». Elle ajoute : « J’aime les mots qui se doutent, j’ai envie de tournures alambiquées et maladroites, en correspondance parfaite avec les expériences vécues… »

Au sujet de sa résidence, sa première expérience de travail avec des enfants, elle confie : « Oui, les enfants ont beaucoup d’imagination, mais il faut trouver une façon de la canaliser et d’ouvrir des portes pour rendre la création littéraire possible pour eux, et surtout de les aider à sortir du rapport qu’ils entretiennent avec l’écriture dans le cadre scolaire, pour leur permettre d’écrire d’une façon ‘incorrecte’, mais spontanée… On a découvert ensemble que l’écriture commençait toujours par une expérience forte. »

L’écriture, il est vrai, est particulièrement réceptive à cette « porosité entre la transmission et la création » dans laquelle Aliona voit l’un des atouts de Création en Cours. Dis-moi a ainsi fortement évolué au fil de sa résidence : de littéraire et performatif, le projet s’est mué en une exposition retraçant ses explorations avec les enfants et un livre collectif, Paysages intérieurs. Quant au texte au long cours qu’elle a également entamé durant ses résidences, il emprunte « les chemins d’écriture qui lui ont été montrés par les enfants… »

En résidence à l’école Gaston Monnerville de Sousceyrac-en-Quercy, dans le Lot, Elsa Escaffre est elle aussi passée par un master de création littéraire, celui du Havre, selon elle « le pont parfait entre ma pratique plastique hérité des beaux-arts et la présence manifeste du langage au sein de mes projets ». Comme Aliona Gloukhova, Elsa s’intéresse entre autres aux imperfections du langage, ou en tout cas de l’écriture. Son projet, intitulé Feuilles volantes, prenait notamment appui sur des poèmes ratés, des erreurs, des brouillons, tous ces « gestes invisibles » qui aident à « désacraliser l’écriture et de comprendre sa plasticité, sa mobilité ». « Détourner la pratique d’écriture de sa conception scolaire », aider les enfants à « se libérer des conventions, présupposés qui entourent l’écriture » lui semble œuvre d’autant plus nécessaire qu’aujourd’hui, « la pratique de l’écrit se perd énormément : il n’y a plus du tout la notion d’expression, de ‘matière à mots’… » Là aussi, son environnement de travail a légèrement dévié le projet initial de l’artiste, dont les résultats ont été un livre d’artiste, Sujet à coquilles, et une vidéo-performance, Ânauteur. Plus profondément, cette immersion en milieu scolaire a surtout modifié sa propre perception du travail, telle qu’elle devrait s’exprimer dans le texte auquel elle travaille actuellement : « Le rapport à l’écrit, les peurs qu’il convoque et les frilosités à l’égard de l’expression d’un ‘soi’ sensible au sein d’un groupe m’ont frappé. C’est par contrecoup de cette remarque que je me suis décidée à affirmer le caractère fragile, variant de l’écriture, des perturbations qu’elle subit et provoque… »

Bulles et objets

Ainsi encore le projet de bande dessinée que l’artiste Juliette Mancini comptait développer dans le cadre de sa résidence a-t-il été « complètement bouleversé » par ses échanges avec les jeunes Séquano-Dionysiens de l’école élémentaire Paul Éluard, à Montfermeil (Seine-Saint-Denis). A l’origine, C’est le bordel dans la cité devait être un album consacré à la politique spectacle et à ses dérives, « racontant le quotidien d’un président plante en pot et de ses ministres cyniques » ; c’est finalement devenu « un récit autobiographique basé sur mes souvenirs d’enfant liés à la politique (en évoquant par exemple la guerre du Kosovo, Monica Lewinsky, la vache folle, etc.). J’ai montré ce travail aux élèves, en leur expliquant tout ces souvenirs qui devaient leur paraître bien obscurs et lointains. C’était une belle surprise de voir qu’ils étaient vraiment intéressés par tout ça et qu’ils pouvaient faire des parallèles entre ces événements passés et l’actualité politique du moment. »

Avec les élèves de CM2, que leur instituteur avait déjà sensibilisés à la BD, Juliette Mancini a travaillé durant quatre mois, dans le cadre de ses ateliers d’écriture, à la réalisation de plusieurs bandes dessinées, suivant des consignes assez précises : « La difficulté était de leur faire comprendre le principe d’un crayonné pour qu’ils puissent retravailler leurs BD et améliorer le dessin, le découpage de leur récit ou le lettrage. Ça leur paraissait pénible et inutile au début, mais petit à petit ils ont compris l’intérêt. » Le résultat est un fanzine de bande dessinée autour du thème de l’engagement citoyen.

De son côté, Camille Renault a pu associer les élèves du groupe scolaire de Portieux-La Verrerie, dans les Vosges, où elle avait installé son atelier dans le cadre de Création en Cours, à la création d’un « livre-objet » grandeur nature, ou plutôt d’un livre-paysage, déplié façon leporello ou « pop-up » devant servir de décor à un spectacle de la marionnettiste Anaïs Chapuis. Parallèlement à son travail de création, à la suite d’une « expédition sensitive » menée avec les enfants dans la montagne vosgienne, elle a cherché à transposer avec eux sous forme de livres des récits (sans texte) capables de rendre compte de l’expérience vécue : « des livres à parcourir, à éprouver, à ressentir, des objets à déployer, à étendre, en écho avec les lieux » qui les ont touchés, et qui ont fait l’objet d’une exposition finale lors de laquelle chacun était convié à les manipuler… Ou comment le livre devient, littéralement, un espace.

Parce qu’elle excelle à saisir, presque en temps réel, les émotions et les variations les plus infinitésimales, à se faire le miroir de l’intériorité, l’écriture s’avère un médium particulièrement poreux au milieu dans lequel il évolue, a fortiori lorsqu’il sollicite, comme c’est le cas du travail avec les enfants, des ressources aussi intimes. Sismographe des expériences et des émotions des artistes, l’écriture est aussi un instrument d’autant plus puissamment libérateur qu’il semble facile à activer, et requiert avant tout de la part des enfants qu’ils fassent confiance à leur imagination, et à leur créativité. Apprendre à écrire, c’est s’émanciper des règles.

« Éduquer, c’est accompagner un enfant vers l’autonomie : en soi, c’est déjà presque une contradiction », souligne Charlotte Magri. En résidence à l’école de La Salle-les-Alpes (Hautes-Alpes), celle-ci y a poursuivi, parallèlement à son action de transmission (un projet d’écriture collective qui a donné lieu à la création d’un spectacle en fin d’année), le singulier projet auquel elle travaille depuis 2016 : celui d’un livre illustré destiné aux adultes, récit poétique invitant ceux-ci à « se questionner sur leur posture de grands face aux petits, notamment à travers le rapport entre autorité et bienveillance », à partir du constat que « depuis plusieurs décennies, l’éducation change de modèles », se veut « plus respectueuse, plus horizontale, plus citoyenne, plus humaine ». La vocation de cet « objet rêveur de littérature sérieuse » devra être à la fois d’offrir un support de réflexion sur leur pratique pour les éducateurs et de constituer un objet poétique et narratif illustré donnant l’occasion aux adultes de renouer avec des émotions enfantines. C’était la première fois que cette ancienne professeure des écoles intervenait en milieu scolaire en tant qu’artiste : un « changement de posture » qui s’est bien évidemment avéré, confirme-t-elle, « extrêmement riche » ; et qui, surtout, a fait « énormément bouger » son projet de création. Les discussions philosophiques qu’elle a pu avoir avec les enfants ne lui ont pas seulement permis de vérifier, une nouvelle fois, le postulat de Maria Montessori selon lequel, pour peu que l’on cesse de les infantiliser, les enfants témoignent d’une finesse, d’une gravité et d’une intelligence précieuses. Ces forums ouverts autour de questions liées à l’éducation ou de la punition l’ont surtout convaincue de faire évoluer son dessein initial : « Les enfants ont donné à ces questionnements une intensité et une signification qui m’ont beaucoup touchée, et qui m’ont conduite à réfléchir à la manière dont je peux adresser mon projet autant aux enfants qu’aux adultes. J’ai envie que ce projet d’édition soit vraiment transgénérationel… » On en revient une nouvelle fois à cette « porosité en entre transmission et création qui fait tout le prix d’un dispositif tel que Création en Cours.

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