Publication

La beauté du geste #1

Décryptage

Souvent pluridiciplinaires, volontiers collectifs, de nombreux projets lauréats de Création en Cours mettent en jeu le corps et le geste. Nourris du travail avec les enfants, ces projets sont l’occasion d’inviter ceux-ci, en disséquant leurs gestes les plus simples, à se réapproprier leur corps – et interroger leur quotidien tout en le réenchantant.

© Déborah Benveniste - Rencontre les yeux fermés

Le corps révélateur

Tous ceux qui pratiquent le yoga le savent bien : nos sociétés occidentales – et notre si cartésienne société française en particulier – entretiennent avec le corps un rapport contrarié, sinon contrariant, complexe, pour ne pas dire complexé. Le développement actuel de la pratique du yoga à l’école, qui produit d’étonnants résultats en termes de concentration, d’attention et de détente, témoigne d’ailleurs d’une prise de conscience de cette nécessité de se réapproprier son corps et son souffle, de ne plus les couper de l’intellect.

Dans cette même optique, de nombreux lauréats de Création en Cours ont placé le corps et le geste au cœur de leur projet artistique : apprendre aux élèves à écouter leur corps, à interroger leurs mouvements, fût-ce les plus banals, à développer leur physicalité, c’est à la fois exercer leur aptitude au « lâcher prise » et éveiller leur conscience vis-à-vis des systèmes normatifs, à l’heure où la surabondance d’images contribue à véhiculer une vision très stéréotypée du corps. C’est aussi la possibilité de mener un véritable travail en groupe, et d’explorer avec les enfants les mécanismes du collectif. Emanant de créateurs de tous horizons – qu’ils soient formés à la danse, au cirque, aux arts de la marionnette ou issus d’une école des beaux-arts – dont beaucoup travaillent collectivement, ces projets révèlent également la grande porosité entre les disciplines.

Etapes de création

Beaucoup de ces projets s’intègrent, conformément au principe des résidences, à une création en voie d’aboutissement. C’est notamment le cas de L’Homme de la rue, pièce pour deux danseurs et deux batteurs destinée à être présentée au beau milieu d’une rue, conçue par Thomas Demay. Chorégraphe et danseur formé au CNSMD de Lyon, cofondateur du collectif A/R, Thomas Demay souhaite mettre à profit sa présence à l’Ecole du Bourg de Simard (Saône-et-Loire) pour approfondir sa recherche autour de l’« effet quidamus » (le fait pour un simple mortel de faire basculer, consciemment ou non, par sa simple présence, l’ordre des choses), en vue de cette création prévue pour 2018. Parallèlement à ce temps de recherche personnelle, l’artiste ménagera des temps de transmission et de mise en pratique avec les élève axés autour de la danse contemporaine en extérieur. « Pourquoi en extérieur ? Car le corps doit être en alerte, rester attentif aux autres pour mieux trouver une direction et un sens commun. L’objectif étant de faire le lien avec le quartier et de réinvestir l’espace urbain par leur propre créativité et énergie… » Des moments d’expérimentation conjointe qui, à n’en pas douter, nourriront le travail en cours.

Tout aussi collective et multidisciplinaire est la démarche de Déborah Benveniste, marionnettiste de formation passée ensuite par la FAI-AR (Formation Avancée et Itinérante des Arts de la Rue) à Marseille, et dont le projet de résidence, intitulé « Les mains sur la table – ou comment nos mains nous en disent long… », a vocation à nourrir une création à venir, Le Bruit des ombres, prévue pour être jouée notamment dans des cafés. Avec les élèves de l’EEPU de Saint-Christophe-et-le-Laris, dans la Drôme – département où elle a récemment implanté sa jeune compagnie, Dans Tes Rêves –, Déborah Benveniste a initié une série d’ateliers ayant pour objectif de « transmettre le plaisir d’explorer, de chercher et de créer un "objet" artistique pour se relier à l’autre ». Après des séances de travail les yeux fermés, pour leur apprendre le « laisser faire », la confiance, la sécurité, l’artiste a ensuite centré ses recherches sur les duos, notamment via une série d’entretiens filmés à deux menés dans différents endroits de l’école, mais aussi en dehors, en pleine nature. Ce travail a d’ores et déjà permis de construire ensemble un « vocabulaire de gestes » dont il est fort possible, explique l’artiste, qu’il apparaisse dans la création à venir…

C’est également pour nourrir leur prochaine création que la chorégraphe/danseuse Laura Dufour et le danseur Hamdi Dridi envisagent leur travail à l’école de Montembœuf (Charente). Sous le titre « L’œuvre unique », cette résidence permettra d’immerger les élèves dans un processus de création (autour de deux solos et d’un duo), tout en nourrissant celui-ci des « réactions et propositions » de ceux-là, qui « feront apparaître des possibilités et des idées » permettant de « créer des situations et des méthodes de compositions de mouvement » à même de faire avancer leur recherche. Au cours d'ateliers visant à développer autant « la singularité de chacun » que « la prise de conscience de la dimension de groupe, c'est-à-dire l'écoute envers un élan commun, un partage corporel et une découverte de l'autre dans une consigne commune », il s'agit de familiariser les élèves avec la danse via un contact quotidien – jusqu’à la restitution finale de cette « œuvre unique », objet chorégraphique et/ou sonore déambulatoire « qui appartiendra au lieu, à l’espace, au groupe et au public présent ».

Mouvements du quotidien

Ecouter son corps, ausculter et décortiquer nos gestes quotidiens. Tel est le propos de plusieurs artistes résidents, qu’ils l’envisagent avec le regard de danseur ou suivant une approche plus plastique. Danseur et chorégraphe passé par l’ENSATT (Ecole Nationale Supérieure d'Arts et Techniques du Théâtre) et le CRR de Lyon, Paul Andriamanana Rasoamiaramanana a sobrement intitulé « Marcher » sa résidence à l’école primaire Jean Auzilhon, à Quissac, dans le Gard. Comme son titre l’indique, son projet est d’« explorer les mécanismes de la marche à travers différents ateliers d’éveil corporel ». A travers ce travail, l’artiste dit vouloir ouvrir les élèves (et les enseignants) « à la pratique de la danse contemporaine et aux questionnements qui la traversent, la construisent », en leur proposant à la fois « une pratique physique (entraînement régulier, goût de l’effort et de la progression) et poétique (prendre plaisir à découvrir une autre manière de bouger, imaginer une pièce à plusieurs, être force de proposition, développer son imaginaire corporel…) et de leur montrer comment ces pratiques sont constitutives d’une réflexion sur la danse et le corps ». Une démarche dont Paul Andriamanana dit attendre, en retour, qu’elle lui permette de faire évoluer son propre travail, aussi bien sa manière de le présenter que de le pratiquer.

Aussi élémentaires que ceux de la marche sont les gestes du partage que l’artiste Elise Courcol-Rozès, issue de l’Ecole nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris, entend explorer à travers son projetWood Piece. Entamé en juin 2016, celui-ci est « une expérimentation collective basée autour des gestes donner-recevoir-rendre, triple obligation sociale développée par Marcel Mauss dans son Essai sur le Don ». Il s’agit pour l’artiste d’inviter les enfants, « à rebours d’une société dans laquelle notre attention est sur-sollicitée », à « prendre le temps de vivre des actions simples. Wood Piece est une initiation à décortiquer les gestes, pour réinvestir différemment le regard porté sur le quotidien. En effet, un geste n’est pas anodin. Le mouvement de nos mains, le positionnement de nos corps, les regards que l’on se lancent parlent pour nous ». Ce projet est ainsi conçu comme « une introduction dans le long apprentissage des échanges humains ».

« Les mains expriment souvent ce qu’on ne dit pas, ou qu’on ne veut pas dire », nous explique de son côté la plasticienne Marion Wintrebert, qui s’intéresse tout particulièrement aux « postures que l’on prend ou aux gestes que l’on fait sans réfléchir ». Marion Wintrebert place elle aussi au cœur de sa pratique « nos gestes et comportements (dans la vie quotidienne, face aux autres, à l'espace, au temps, à la contrainte, ou encore au travail), en mettant en place des dispositifs simples, des outils qui (lui) permettent de (se) jouer des codes qui régissent notre relation au monde, de relever des chorégraphies, des points de contact ». Le projet qu’elle mène actuellement en Haute-Savoie avec les élèves (près d’une centaine !) de l’école primaire de Cruseilles concerne plus particulièrement les notions de plaisir et de « jouissance » : deux notions qu’il lui a naturellement fallu « désamorcer » lors de la présentation de sa résidence à la direction et aux enseignants, et qu’elle envisage au sens le plus élémentaire du simple, sans nulle connotation déplacée. Son propos est en effet de construire des « aires de jeux » d’un type singulier – « des paysages sculpturaux, des zones de plaisir, de confort ou de jouissance, des œuvres assujetties aux rythmes du corps, des sculptures qui prennent leur temps, proposent de ralentir… » Un propos qu’elle avoue avoir fait quelque peu évoluer par rapport au contexte de l’école, pour en faire plus particulièrement un travail « autour du paysage et de la position du corps dans le paysage ».

Un premier atelier lui a ainsi permis d’amener les enfants à donner leur définition du plaisir, à mettre des mots dessus et à y associer certaines activités ou positions. Il a fallu un peu de temps, raconte-t-elle, avant que les enfants s’éloignent de leurs passe-temps de prédilection (football, roller, jeux vidéo, etc.) et laissent vagabonder leur imagination. Dans un deuxième temps, elle a mené avec eux une entreprise de détournement d’objets ou de matériels existants, utilisant par exemple dans un objectif de détente et de délassement des agrès de gymnase, ordinairement « utilisés pour renforcer le corps, le muscler ». Les enfants sont ainsi amenés à questionner les notions d’activité/inactivité, de contrainte/détendre, avant d’en venir à la réalisation des sculptures proprement dites… En attendant, l’artiste se dit très enthousiasmée par le contact quotidien avec les enfants, qui viennent fréquemment lui rendre visite dans l’atelier qu’elle a aménagé au sein l’établissement, et qui prennent visiblement de plus en plus goût à ce projet qui les invite à laisser parler leur corps…

Lire la suite de l'article La beauté du geste #2

© Déborah Benveniste - Les mains qui sonnent

Publications