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La beauté du geste #2

Décryptage

Souvent pluridiciplinaires, volontiers collectifs, de nombreux projets lauréats de Création en Cours mettent en jeu le corps et le geste. Nourris du travail avec les enfants, ces projets sont l’occasion d’inviter ceux-ci, en disséquant leurs gestes les plus simples, à se réapproprier leur corps – et interroger leur quotidien tout en le réenchantant.

© Anna Tomaszewski - Migrant figures

A l'écart des normes

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C’est également en plasticienne que France Manoush Sahatdjian, en résidence à l’école de Masbaraud-Mérignat (Creuse), aborde le corps, le mouvement et les gestes, dont elle se sert pour inviter à « développer chez les élèves une distance critique vis-à-vis des systèmes normatifs », et à remettre en question ce qui semble trop souvent aller de soi. Son projet avec les enfants prend appui sur un recueil de planches qu’elle a dessiné, Mme Bobody / Suite-Début-Fin : les aventures d'une petite dame bonhomme bleue, homologue d'un Monsieur Malchance de Roger Hargreaves, en version féminine. Ce travail initialement conçu dans le prolongement d’un mémoire de fin d’étude centré autour de quelques interrogations simples : « qu'est-ce qu'être un corps ? qu'est-ce qu'avoir un corps ? », l’artiste ambitionne aujourd’hui de le faire aboutir grâce à son travail dans le cadre de Création en cours, en lui donnant la forme d’un livre « pour et par des enfants ». Parallèlement, pour matérialiser le travail de recherche entrepris avec les enfants, une restitution devrait être proposée sous forme d’installation intégrant différents éléments issus de celui-ci (dessins, schémas, textes), voire de performance.

« Développer l’esprit critique en questionnant les représentations sociales » est au cœur de la démarche de Victoria Belen Martinez, acrobate-danseuse et contorsionniste née à Buenos à Aires et passée par le Centre national des Arts du cirque – et en particulier de son projet Capuche, dont elle écrit actuellement une nouvelle étape avec les enfants de l’école Maximilienne Lambert à Salazie, sur l’île de La Réunion. Un projet qui se décline en deux volets : un spectacle, Capuche/La Traversée solo de cirque, danse et marionnette « rudimentaire » mêlant contorsion, acrobatie, danse et « marionnettisation par l’intérieur » – et un projet de médiation artistique, « Les Anonymes à capuche ». Vêtue d’un jogging à capuche XXL, l’artiste campe une étrange « marionnette habitée », dont le corps mouvant et malléable compose une figure abstraite et troublante, rappelant « la posture burlesque d’un personnage de cartoon ». C’est autour de cette figure que l’artiste a imaginé un projet de résidence « multi-sensorielle », mêlant des ateliers de pratique collective qui devraient éveiller les enfants à des questions aussi sensibles que « l’identité, le conditionnement vestimentaire et la représentation du "caché"… » Travailler sur le corps amène à soulever une multitude d’interrogations.

Au confluent des disciplines

On le voit également, les disciplines les plus diverses se retrouvent autour de cette thématique, parfois au sein d’un même projet. Le duo formé par Olivier Cyganek et Julie Poulain, qui se sont rencontrés au sein de la très pluridisciplinaire Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, évolue dans le champ des arts plastiques, et dont la performance constitue – avec la sculpture et la vidéo– le socle. Un médium dont les deux artistes reconnaissent qu’il est « peu connu », et pas forcément facile à présenter aux élèves : « par rapport à la danse, expliquent-ils, il n’y a pas cette idée d’être dans la maîtrise du geste ou d’une technique. On ne joue pas la chose, on la fait vraiment. On essaie même de se trouver dans des situations qui nous mettent à l’épreuve… » Leur pratique est éminemment contextuelle : « Le point de départ de nos pièces est souvent une attitude qui se dégage dans un contexte social particulier.

Ces attitudes, nous les décortiquons pour les récupérer et nous les approprier, en mettant en place des protocoles qui nous aident à réfléchir. » Familier du travail au sein d’un contexte « étranger », y compris scolaire (voir la résidence qu’ils ont effectué au lycée agricole du Chesnoy, dans le Loiret), Olivier Cyganek et Julie Poulain n’avaient toutefois jamais eu affaire à un groupe aussi réduit que les 32 enfants de l’école de Ponthoile (Somme) : « une structure très petite, quasi familiale » qui les oblige à imaginer de nouveaux « Protocoles de rencontre », comme l’annonce le titre de leur projet de résidence. Une résidence qui a commencé par une présentation mutuelle : « Il y a une barrière à franchir pour arriver à parler aux élèves en tant qu’individus. En nous présentant, nous cherchons à les faire réfléchir sur l’être-ensemble et l’être à deux, sur le fait de se présenter à quelqu’un de se présenter en couple à un public… » Une résidence dont le maître-mot est l’immersion, « essentielle pour pouvoir trouver un domaine qui va parler aux élèves, dans lequel ils vont être à l’aise » : au lycée agricole du Chesnoy, dans le Loiret, ils avaient par exemple travaillé avec l’équipe de rugby du lycée, cherchant à mettre en avant des points forts de chaque physique. Favorisée par la mise en place d’« actions qui se répètent tous les jours », cette « insertion dans l’espace au quotidien » permettra à Olivier Cyganek et Julie Poulain de « constituer un vocabulaire de gestes » à partir duquel ils développeront leur dispositif de création, et la performance qu’ils tireront de cette résidence.

La porosité, les circulations entre les disciplines sont au cœur du projet que la sculptrice Anna Tomaszewski mène, à l’école élémentaire Pierre Brossolette de Gareoult (Var), conjointement au chorégraphe Eric Minh CuongCastaing, artiste associé au Ballet National de Marseille. Elle constitue même le sujet d’une résidence dont le titre, Migrant Figures, volontairement polysémique, doit d’abord être entendu au sens formel et esthétique. « Nous voulions croiser les mondes de la danse et de la sculpture, explique Anna Tomaszewski, insister sur les différents déplacements qui peuvent exister entre le corps, la danse, la sculpture. Notre projet est un projet de création artistique de A à Z : les enfants traversent une expérience de la conception à la représentation : ils sont à la fois matières, objets, praticiens/danseurs et spectateurs. »

Si c’est la première fois qu’elle travaille avec une école, la sculptrice – qui dit s’intéresser avant tout « au corps et au regard » – peut compter sur l’expérience de son acolyte, plus familier de ce genre d’interventions, et dont la pratique de la danse butôoffre un point de départ idéal pour le travail avec les enfants. Pour l’heure, elle a demandé aux élèves de récupérer des objets prélevés dans leur environnement, afin d’en réaliser des maquettes. De ces ateliers devraient résulter plusieurs objets : un film dans lequel les enfants seront inviter à reproduire mimétiquement les compositions des maquettes dans l’espace de l’école, un travail sonore… jusqu’à la restitution finale d’une « œuvre-événement capable de toucher l’ensemble de l’établissement ».

Une école de la liberté

« Les enfants sont à un âge assez beau : parce qu’ils ne sont pas encore dans une révolte ou dans le préjugé sur eux-mêmes, ils manifestent une grande liberté, et arrivent à réaliser des choses que les adolescents ou les adultes ont plus de mal à faire », ajoute Anna Tomaszewski.Peut-être parce que l’école se trouve dans un village ? j’ai en tout cas l’impression que les enfants sont moins confrontés à une certaine violence du regard de l’autre : ils se lâchent vraiment. »

De fait, c’est l’une des choses qui frappe le plus les artistes que cette liberté et cette spontanéité dont font preuve « leurs » élèves. Dans leur travail sur les « tensions », Olivier Cyganek et Julie Poulain remarquent que « là où les lycéens vont aller souvent du côté de la tension sexuelle, les petits voient ça sous l’angle du suspense, du défi. C’est particulièrement intéressant dans le travail en duo : les élèves n’ont pas la même manière qu’un adulte d’appréhender l’autre, puisque les questions de sexualisation sont quasi absentes. Les enfants sont plus libres dans le langage corporel, là où les ados sont déjà à un âge où ils se regardent faire… » L’absence de préjugé, le peu de cas qu’ils font encore du regard d’autrui sont les atouts les plus désarmants, et les plus précieux, de ces enfants prêts à toutes les aventures : « Il y a chez eux une espèce de naïveté, souligne Marion Wintrebert, une façon de voir les choses de manière complètement libérée, sans a priori ni contrainte. Même le regard des autres, ils arrivent assez bien à s’en affranchir – en tout cas pour les élèves de primaire et d’élémentaire. Il y a une bienveillance, une absence de jugement. » Même si Déborah Benveniste nuance ce constat en remarquant que les élèves se montrent beaucoup plus libres et à l’aise lorsqu’ils sortent du cadre de la salle de classe, voire de l’enceinte de l’établissement, ces projets autour du corps, pour les artistes comme pour les enfants, s’apparentent à une véritable école de la liberté.

© Anna Tomaszewski - Migrant figures

Victoria Belen Martinez - Capuche

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