RegardsÉdition 2016-2017

La France d’à côté #1

A l'écart de grands centres urbains toujours plus attractifs, les écoles situées en zone rurale concernent encore près d’un million d’élèves du primaire et du collège. En faisant de celles-ci l'une de ses cibles privilégiées, Création en cours entend lutter contre leur éloignement des offres artistiques et culturelles. 4 enseignants témoignent.

Zones sensibles

« L'école rurale a toujours été, en France, l'objet de discussions souvent passionnées. Le débat actuel peut être résumé par cette alternative : faut-il maintenir un service public de proximité en zone rurale pour assurer la survie et même redynamiser les campagnes ou bien faut-il abandonner des petites structures scolaires pour assurer la qualité de l'enseignement ? Implicitement, dans cette alternative, proximité et qualité sont présentées comme inconciliables... » C'est par ces mots que débutait le numéro de la revue Education et formations, éditée par le ministère de l'Education nationale, paru en 1995 et consacré au système éducatif en milieu rural. 20 ans plus tard – alors même que la forte augmentation du nombre d'élèves est allée de pair avec une réduction du nombre des écoles –, force est de reconnaître que les termes du débat restent inchangés.

Même si les écoles rurales ont, ces dernières années, fait l'objet d'une attention accrue de la part des pouvoirs publics (elles sont d'ailleurs au centre du dispositif Création en Cours) ; même si la mise en réseau et la concentration se sont, depuis 20 ans, accélérées, avec notamment la multiplication des Regroupements pédagogiques intercommunaux (RPI) ; même si, peut-être, le phénomène encore embryonnaire de la « néoruralité », qui voit de plus en plus de citadins partir s'installer à la campagne, pourra, à l'avenir, conduire à rebattre les cartes et réorienter les réflexions... Reste que, malgré l’obligation posée par l’article 11 de la loi Goblet du 30 octobre 1886 selon laquelle « toute commune doit être pourvue au moins d’une école primaire publique », en 2012, une commune sur trois ne comportait pas d’école. Et ce, alors même que l’école de la République, qui constitue pour beaucoup l’âme du village et l'épicentre de la vie locale, est souvent le dernier service public maintenu en milieu rural...

Rappelons que « sont considérés comme établissements en milieu rural les écoles de moins de 4 classes, les collèges de moins de 300 élèves, les lycées de moins de 500 élèves et les lycées professionnels de moins de 200 élèves » (1). En 2012, 40 % de l'ensemble des écoles publiques françaises comptaient trois classes ou moins ; et, sur 47 672 écoles, 3 472 étaient des écoles à classe unique (en 1929, ces dernières étaient au nombre de 45 000, sur un total de 65 000) : le système éducatif en milieu rural concerne encore aujourd’hui près du quart des élèves du primaire, et un peu moins du cinquième des collégiens, soit près d’un million d’élèves... Au-delà de sa petite taille, l’école rurale se caractérise également par « son isolement, son éloignement des centres urbains, la faible densité du territoire dans lequel elle s’inscrit, des temps de ramassage scolaire plus longs, une diversité d’offre scolaire et de services périscolaires souvent plus réduite, une plus grande rotation des personnels et une absence de formation spécifique des jeunes enseignants pour faire face à des conditions de travail plus complexes (absence d’équipe pédagogique, gestion de classes à plusieurs niveaux ou de classes uniques) » (2) ; autant de sujets auxquels les politiques publiques tentent, depuis quelques années, d'apporter des solutions.

Ces rappels liminaires servent avant tout à esquisser le cadre dans lequel nombre des jeunes artistes lauréats effectuent actuellement leurs résidences Création en cours – résidences dont l'une des spécificités est précisément de cibler prioritairement, comme l'ont rappelé les ministres Najat Vallaud-Belkacem et Audrey Azoulay lors du lancement du dispositif, « des écoles implantées dans des territoires éloignés des offres artistiques et culturelles » : quartiers politique de la ville, zones rurales et périurbaines, territoires d'Outre-mer. Quelles sont les spécificités du travail des enseignants en zone rurale ? Qu'a pu représenter pour eux, et pour leurs élèves, la rencontre avec de jeunes artistes ? Du Doubs au Finistère, en passant par l'Indre et la Gironde, nous avons interrogé quatre enseignants et chefs d'établissements sur leur métier et sur l'expérience Création en cours. En les écoutant parler, on se pose la question : et si l'école rurale, par sa situation singulière, favorisant l'entraide et la coopération et permettant de construire un travail le long terme, était le terreau le plus favorable pour une vraie rencontre avec l'art ?

1. L'endurance et la persévérance (Lomont-sur-Crête, Doubs) 

Située dans une commune de 160 âmes du département du Doubs, l'école de Lomont-sur-Crête fait partie de ces établissements à classe unique qui, il y a encore cent ans, constituaient l'écrasante majorité des écoles françaises. Regroupant CE2, CM1 et CM2, celle-ci compte 17 élèves, parmi lesquelles beaucoup d'enfants d'agriculteurs – le reste des classes étant réparti dans des villages avoisinants, situés à une dizaine de minutes de bus les uns des autres ; depuis 9 ans, c'est Julie Huguenotte qui préside aux destinées de cette école. « Etre seule avec sa classe n'est pas forcément évident en cas de difficultés, confie celle-ci, car on n'a alors personne sur qui s'appuyer. Et puis, est-ce forcément une bonne chose, pour les enfants, d'avoir la même maîtresse pendant trois ans ? Mais en contrepartie, on est ainsi très, très proche des élèves : on connaît bien les familles, on est au plus près pour les aider. » Comme la plupart de ses collègues que nous avons interrogés, Julie Huguenotte insiste également sur la formidable aptitude à l'entraide que ce relatif isolement a permis de développer entre les enfants : « L'élève qui a fini son travail en premier va facilement aider celui-ci qui n'a pas compris : or, être capable d'expliquer aux autres ce qu'on a compris est une faculté essentielle... » Si certains enseignements se font par groupes distincts (CM1-CM2 pour le français et les mathématiques, par exemple), d'autres, notamment ceux qui ont trait à la « découverte du monde » (histoire, géographie, sciences naturelles...), s'adressent à l'ensemble de la classe. Une classe que la présence d'un tableau interactif permet par ailleurs de sensibiliser à l'art : visites virtuelles ou projection de tableaux sont autant de supports utilisés par l'enseignante pour pousser les élèves à développer eux-mêmes leur créativité.

C'est à Lomont-sur-Crête que le jeune plasticien Florent Dubois, lauréat de Création en Cours et originaire de la région, a entrepris depuis quelques mois de mener à bien un singulier projet de résidence : réactiver l'Ecole Martine, une école d'arts plastiques et décoratifs utopique fondée par Paul Poiret en 1911 où de jeunes filles sans connaissances préalables du dessin réalisaient des tissus et poteries. Dans ce village réellement éloigné de l'offre culturelle – la ville la plus proche, Baume-les-Dames, 5 000 habitants, ne compte qu'une médiathèque, Besançon ou Montbéliard sont à une quarantaine de kilomètres, et le coût « phénoménal » d'une sortie en bus implique de cibler très précisément chaque sortie –, l'arrivée du jeune homme a fait l'effet d'une vraie bouffée d'oxygène : « C'est un monde complètement nouveau qui s'est ouvert pour les élèves comme pour moi, raconte Julie Huguenotte. Même si Florent est assez timide, et s'il a fallu insister pour qu'il nous montre un peu plus son œuvre et sa manière de travailler, il nous fait découvrir énormément de choses. » Ce qui l'a le plus frappée ? De voir comment, « à partir de rien », l'artiste parvient à produire « des objets assez impressionnants, de belle facture : au moyen d'un simple bout de terre, les enfants sont arrivés à faire de très jolies choses ». Et puis, surtout, d'observer les élèves – ces élèves peu familiers de culture, « pas forcément demandeurs, mais toujours partants pour découvrir », insiste-t-elle – démontrer des qualités telles que « l'endurance et la persévérance : car la céramique, c'est quelque chose de long et répétitif, il faut revenir très souvent sur l'objet qu'on est en train de créer. Les élèves les plus difficiles à gérer habituellement ont été adorables et se sont très bien intégrés : ils se sont révélés être de très bons artistes. » C'est sûr, à l'école de Lomont-sur-Crête, il y aura un « avant » et un « après Création en cours ».



1. Cécile Jebeili et François Taulelle, « L’école rurale, entre regroupements et réseaux », Sciences de la société n° 86, 2012, p. 50.
2. Ibid.

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