RegardsÉdition 2017-2018

La science dans tous les sens

  • Jean-Baptiste Grangier \

    Jean-Baptiste Grangier "La Poursuite des planètes"

Peut-être parce que l’art et la science partagent un même tropisme expérimental, et un attrait commun pour la recherche ; peut-être aussi parce que la seconde, et les extraordinaires progrès qu’elle a enregistré au cours des dernières décennies, toutes disciplines confondues, s’avère un puissant stimulant à l’imaginaire ? Art et science ont en tous cas inspiré les artistes-chercheurs de cette 2e édition de Création en cours parmi lesquels trois plasticiens et un circassien qui de près ou de loin ont liés leur projet à des enjeux scientifiques.

« Je pense que l’art et la science ne sont pas si éloignés l’un de l’autre : ce sont deux outils qui, chacun à leur manière, essaient d’apporter une vision sur le monde, qu’il soit passé, présent ou futur ; c’est surtout leur vocabulaire qui diffère – là où l’une va adopter un point de vue rationnel, l’autre va davantage opter pour une approche sensible », explique Jean-Baptiste Grangier, qui développe, avec les élèves de l’Ecole Primaire Landrivaux à Herserange (Meurthe-et-Moselle), un projet intitulé « La Poursuite des planètes ». Un projet qui, invitant les écoliers à « jouer avec la création cosmique », mariant le dérisoire à l’infiniment grand suivant une optique « plus symbolique que scientifique », s’inscrit dans la droite ligne du travail que ce jeune plasticien a entrepris dès ses études à partir de sa fascination de toujours pour la conquête spatiale, thème qui nourrit une pratique hautement « multimédia » (photographie, vidéo, sculpture, conférences-performances…). « Il y a des choses tellement belles dans la science qu’on pourrait se contenter de les présenter telles quelles : ce sont des spectacles en soi », renchérit de son côté Bastien Dausse, circassien féru de robotique, dont le projet « 1.0 » se poursuit à l’Ecole élémentaire Victor Hugo de Montfermeil, en Seine-Saint-Denis : un projet aussi savant que fou, puisqu’il s’agit de construire un robot qui pourra interagir avec le jongleur et acrobate… voire le remplacer !

Vulgariser, sensibiliser

Bien évidemment, dans le cas d’un programme tel que « Création en cours », mené avec de très jeunes enfants, la « vulgarisation » est un enjeu essentiel. Jean-Baptiste Grangier dit envisager sa résidence avant tout sous cet angle, désireux de faire passer aux écoliers, dont il admire la faculté d’émerveillement, des notions de sciences physiques et naturelles, d’expérimenter avec la spatialité… De même, Bastien Dausse souhaite adjoindre à une partie théorique, comprenant une première initiation à la robotique et à l’automatisation, un travail plus physique – dans tous les sens du terme – autour du « corps acrobatique », des questions de la chute et de l’équilibre, via « une série d’exercices liés à des lois scientifiques qu’il s’agira d’expliquer aux enfants ».

Corollaire fréquent de la vulgarisation, la « sensibilisation » sera un autre enjeu : la science constitue en effet un prisme de choix pour envisager certaines questions brûlantes, liées par exemple à l’environnement. Ainsi, l’utopie de la conquête spatiale telle que l’envisage Jean-Baptiste Grangier est étroitement liée à la catastrophe climatique en cours, thématique qu’il ne se privera pas d’aborder avec les enfants. Le désordre environnemental est également au cœur du projet de la plasticienne Lucie Douriaud, à l’Ecole élémentaire Centre-Sainte-Rose, sur l’île de La Réunion : un projet dont le titre, « Plastossiles » – contraction de « plastique » et « fossiles » – parle de lui-même, et qui a bien vocation à étudier « les mutations biomimétiques entre les coquillages et les matières plastiques », et leur potentiel éminemment… « plastique » et sculptural. C’est en préparant un mémoire sur l’utilisation des matières plastiques et la gestion problématique des déchets que l’artiste en est venue à « imaginer les fossiles à l’ère de l’Anthropocène », appelés « plastiglomérats » : avec les enfants de La Réunion, il s’agira de partir d’une collecte sur les plages de l’île pour imaginer leurs propres concrétions et formes hybrides…

Rendre sensible

Mais sensibiliser, c’est, d’abord, rendre sensible. Ainsi, il s’agit moins de « responsabiliser » les futurs adultes que de laisser parler leur sensibilité et de libérer leur imaginaire. Et c’est bien sûr en cela que la science peut s’avérer extrêmement féconde pour les artistes (et donc les écoliers), en leur ouvrant d’infinies perspectives, mais aussi en leur offrant d’innombrables possibilités de modélisation et d’« appuis formels », ainsi que le dit Lucie Douriaud : de même que « certains mathématiciens ont souhaité justifier les formes naturelles », poursuit l’artiste, « comprendre une forme naturelle, en extraire un schéma ou une modélisation très minimale, sont des moyens me permettant de produire mes propres formes. » Des « appuis formels » propices à tous les détournements – ainsi le premier spectacle de Bastien Dausse, raconte cet amoureux de l’« accident » et du « ratage », s’amusait à « détourner les lois élémentaires de la physique pour créer une narration » – et aux dérives les plus poétiques.

Lorsque Lucie Douriaud parle de « tenter de traduire certaines expériences du paysage tout en interrogeant l’empreinte laissée par l’activité humaine », on pense au projet « Migrations » que la plasticienne Delphine Wibaux mène sur une autre île – la Corse –, à l’Ecole primaire bilingue de Monticello. Sous-titré « Habiter sa mémoire, explorer le temps, percevoir l’espace », ce projet constitue une nouvelle étape du cycle des Absorptions : « Des images vivantes, en lente migration, réalisées à partir de solutions végétales sensibles à l’atmosphère et au contexte. Celles-ci ne sont volontairement pas fixées, ce sont donc des œuvres vivantes qui se révèlent, évoluent puis laissent sur le papier une pâle tonalité jaunie ». » Plus que les images elles-mêmes, c’est la transformation de ces empreintes qui intéressent l’artiste, les différents usages que l’on peut en faire, qu’elle aborde à travers des études participatives dont sa résidence constitue une nouvelle étape. « Je ne pense ni à l’art ni à la science quand je commence un projet, souligne-t-elle. Je pars du terrain, de ce qui est donné, du vivant et du sensible, de mon environnement proche. J’écoute ensuite mon intuition ou un rêve que j’ai fait, émets une expérience de pensée sur la situation… »

A la fois abstrait et organique, fictionnel et documentaire, son travail, qui sera l’occasion pour les écoliers d’acquérir de multiples notions scientifiques – de la fabrication de sténopés à l’initiation à la photosynthèse – vise surtout, comme ceux de ses « collègues », à développer chez chacun « sa singularité et ses capacités ». C’est peut-être finalement là ce qui différencie, au fond, l’art et la science : là où la seconde vise à produire des règles générales, le premier n’a-t-il pas pour but de faire éclore des singularités ?