RegardsÉdition 2017-2018

L’ailleurs et le maintenant

  • Gwladys Gambie _\

    Gwladys Gambie _"Poésie du corps : le cabinet graphique".

L’ailleurs et le maintenant

Les territoires d’outre-mer constituent naturellement une source d’inspiration et d’aspiration artistique bien singulière pour les lauréats de Création en cours. Répartis sur les 5 départements ultramarins, plusieurs projets posent, de près ou de loin, les questions de l’identité et du métissage, articulant l’intime au politique.

Parmi les 101 départements français, les 5 départements situés outre-mer ont évidemment un statut un peu à part. Aussi n’est-il guère étonnant que les projets de résidence qui s’y déroulent dans le cadre de Création en cours prennent tous pour objet, plus ou moins directement, ce contexte territorial, et notamment la question du sentiment d’appartenance culturelle particulier à ses habitants, de l’Océan Indien aux Caraïbes.

Métissages formels et poétiques

Cela peut se faire métaphoriquement. Ainsi, depuis plusieurs années les films comme les performances de la plasticienne Céline Drouin Laroche, également titulaire d’une licence d’anthropologie, articulent l’intime et le politique, explorant les mécanismes de résistance et de domination qui organisent nos sociétés, sans hésiter à se saisir de ces pratiques que l’on dit « disqualifiées ». C’est suivant une perspective intersectionnelle (1) et postcoloniale, nourrie de la lecture d’Edouard Glissant et de Françoise Vergès autant que Donna Haraway et Isabelle Stengers, qu’elle a envisagé Silakewot, le projet de « narration expérimentale, spéculative et plastique » que sa résidence à l’école de Saül, en Guyane, doit lui permettre de créer : « A la croisée d’enjeux politiques, écologiques et technologiques particulièrement vifs, la Guyane est un territoire dense réunissant plusieurs problématiques qui irriguent ma pratique. J’aimerais questionner la cohabitation des savoirs, des savoir-faire, des imaginaires, des mémoires, ainsi que leurs possibles reformulations dans une perspective post-coloniale. » Entremêlant ses questionnements autour de la forêt amazonienne ou des cultures créoles avec des notions de biologie et d’astrophysique, Silakewot lui permet, de partager avec les élèves des savoir-faire artistiques (construction d’objets en terre, de parures ou de chorégraphie) autant que des questions culturelles et philosophiques, autour de l’imaginaire de la forêt ou de l’histoire de la Guyane.

Un monde métissé, le projet de résidence de Simon Feat et Bérénice Mottais de Narbonne, duo de réalisateurs de films d’animation et auteurs de bandes dessinées, initiateurs en 2015 du studio Pimeja, affiche son propos dès son titre, mais c’est d’une manière là encore largement métaphorique que les artistes envisagent de le traiter. Avec les enfants de l’École Le Ruisseau à Bois de Néfles, sur les hauteurs de Saint-Paul, à La Réunion, le film qu’ils ambitionnent de réaliser, mêlant prises de vue réelles et animation, souhaite partir de « l’histoire des mélanges culturels » propre à l’île pour « mettre en images la notion de métissage ». Mais plutôt que de l’aborder frontalement, les deux artistes ont préféré sensibiliser les élèves de manière détournée et créative à cette question :  c’est avant tout à un « métissage d’image » qu’ils veulent parvenir. « En dessinant l’une après l’autre chaque partie du corps avec la forme, la couleur, la texture que les enfants nous indiquaient, racontent-ils dans le journal en ligne de leur résidence, nous avons fait apparaître au tableau un personnage complètement nouveau par l’observation, le dessin, la peinture et l’animation. » Cette manière de leur faire réaliser des collages à partir des centaines d’images qu’ils leur ont présentées, choisies « parmi la faune et la flore du monde entier (et en particulier de La Réunion), ainsi que des représentations et des costumes issus de nombreuses cultures », est aussi une manière d’offrir aux enfants « un regard nouveau sur cette richesse culturelle qui leur appartient… »

S’affirmer par le geste

Naomi Melville est issue, comme Simon Feat et Bérénice Mottais de Narbonne, de l’École nationale supérieure des arts décoratifs. Si elle a choisi un département d’outre-mer (la Guadeloupe) pour mener à bien son projet de création En cercles insus, c’est parce que ce territoire fait singulièrement écho à cette question de l’exil qui irrigue sa recherche artistique. Au sujet de cette « expatriation » de cinq mois à Pointe-Noire, et de son travail avec les enfants de l’école primaire Renaud David, elle explique : « Je suis moi-même issue d’une famille ayant vécu dans plusieurs pays au fil des siècles, ayant subi des exils successifs, et pratiquant, si l’on remonte deux générations plus tôt, deux religions. La question de l’héritage que je ressens m’appartenir est toujours présente, sans bien savoir ce que je peux clamer mien, ou non. En me rendant aux Antilles, territoire que je ne connaissais pas, sur lequel j’ai entrepris mes premières recherches cet été, et qui me semblait antithétique à ce que j’avais connu, j’abordais ces questionnements avec les yeux d’une parfaite étrangère (excepté un fil m’ayant nourrie – l’écriture de Simone Schwartz-Bart, proche du judaïsme par son mari, elle-même guadeloupéenne). Cette résidence me donnait l’opportunité de poursuivre ma recherche en me décentrant de moi-même durant quelques temps. » Une résidence qui, ajoute-t-elle, a d’ores et déjà fait évoluer son travail : « Cela m’a révélé une nécessité de me rendre sur le terrain. J’y ai développé des productions moins abstraites, plus empiriques, poreuses à l’environnement, plus sensibles. » Tout en travaillant à cette « cartographie » mêlant installations, volumes, dessins, affiches, utilisant tous ces éléments et les moyens du bord, Naomi Melville mène avec les écoliers des ateliers convoquant une multiplicité de techniques et de savoir-faire. En regard de la thématique explorée, elle dit au passage avoir été frappée, entre autres, par leur « attachement à leur culture et aux traditions antillaises, ces dernières étant revalorisées depuis seulement une ou deux générations, le créole ayant été jusque-là une langue que l’on n’osait pas toujours parler, par exemple. Au contraire, les enfants avec qui je travaille y portent beaucoup d’intérêt, et me l’apprennent de manière très précise. Leur intérêt pour leur territoire, sa faune, sa flore, est immense… »

« Un enfant qui commence à dessiner dessine d’abord son chez soi », note par ailleurs Naomi Melville dans son dossier de présentation de son projet. Une remarque que l’on serait tenté de placer en regard de celle de Gwladys Gambie, plasticienne martiniquaise basée à Fort-de-France et dont le projet de résidence se déroule en Guadeloupe, à l’École de Christophe à Goyave : « La première phrase qu’un enfant prononce face à un artiste est généralement « Je ne sais pas dessiner. » L’ambition du « cabinet graphique » qu’elle propose aux écoliers sous le titre Poésie du corps est précisément, en libérant le dessin de toutes « exigences esthétiques » et « en laissant parler notre imaginaire », dit-elle, d’en faire un puissant instrument d’affirmation de soi. Y compris pour elle-même, comme elle l’explique : « Cette résidence m’a permis de sortir de ma zone de confort en étant plus désinhibée au sujet de ma thématique de travail qui est la représentation du corps féminin noir. J’aborde la technique du collage, j’intègre la couleur, notion inédite dans mon travail graphique. » Au sujet de celui-ci, elle ajoute : « Ma culture a sans aucun doute un impact considérable. Le fait d’être une femme noire dans un espace caribéen influence mes œuvres, d’ailleurs la condition féminine noire est ma problématique principale. Je suis entourée d’une nature exceptionnelle qui enrichit mon imaginaire et me permet d’intégrer une dimension onirique et poétique à mon travail graphique. Dans la Caraïbe, la nature et le langage sont liés, le créole est très imagé et permet de créer une iconographie spécifique dans mon travail… » Ce rapport intime à la nature, elle le retrouve chez les enfants de l’École de Christophe, à qui elle a avant tout cherché à montrer « que l’on peut s’inspirer de notre environnement pour créer ». Ou lorsque l’émancipation passe par le geste.

Le geste est au cœur du projet Erranto porté par Mattia Maggi à l’école d’application Edgard Labourg, au Robert (Martinique). L’artiste, venu du théâtre, entend narrer l’histoire d’un personnage « se découvrant la possibilité de retourner visiter son propre passé pour le modifier et ainsi influencer l’histoire collective ». Inspiré par le roman culte Replay(2), Erranto sera le récit, raconté au public, des tribulations de ce personnage lors des différents voyages géographico-temporels qu’il aura pu effectuer. Mattia Maggi a convoqué « un langage corporel au carrefour de plusieurs disciplines telles que le théâtre, le mime et la danse » pour inviter les enfants à « questionner le rapport que l’homme entretient à son histoire personnelle et celle du monde », à la lumière notamment « de la distance et de la proximité culturelle qui lient la France métropolitaine aux territoires d’outre-mer » : « Leur donner cette possibilité imaginaire de voyager dans le temps me permettra de toucher du doigt leurs rêves mais aussi, peut-être, leurs peurs face aux choix qu’ils désirent entreprendre pour ré-écrire leurs vies… » Elle-même native de la Martinique, Emma Bartholet, directrice de l’école Edgard Labourg, se dit enchantée par cette « très belle expérience », et notamment par l’implication de l’artiste : « Il a participé à des projets éducatifs en lien avec l’environnement culturel des élèves comme le carnaval, pour lequel il a réalisé une chorégraphie avec les enfants : la participation de l’artiste au défilé carnavalesque, avec toute l’école dans les rues de la ville fut un super moment… Il a été à l’écoute de leur vécu, il a fait naître chez beaucoup l’envie de faire du théâtre, il a su les impliquer dans son projet, de même que toute la communauté éducative… » Ou quand l’art est à la fois puissant moyen d’ancrage collectif et principe actif d’un ailleurs propre à chacun.

  1. L’intersectionnalité désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de discrimination dans une société.
  2. Publié en 1986 par l’Américain Ken Grimwood, ce livre (dans lequel un homme de 43 ans, victime d’un infarctus, ressuscite à l’âge de 18 ans, porteur de la mémoire de ce qu’il a vécu) est l’une des sources d’inspiration du film Un jour sans fin.