DécryptageÉdition 2017-2018

Les multiples objets du design

  • Tiban, design dach&zephir © Rimasùu

    Tiban, design dach&zephir © Rimasùu

Parmi cette promotion 2017-18 de Création en cours, une dizaine de projets, impliquant une quinzaine d’artistes, ont trait au design : l’occasion de revenir sur ce qui, avant d’être une discipline, apparaît avant tout comme une « méthode », ouverte sur le monde et pluridisciplinaire par nature.

Le design est partout – si l’on suit la définition qu’en donna Roger Tallon (1929-2011), le père du TGV, celui qui popularisa le terme en France, le substituant à celui d’« esthétique industrielle » : « Le design n’est ni un art, ni un mode d’expression, mais bien une démarche créative méthodique qui peut être généralisée à tous les problèmes de conception. » En témoigne la dizaine de projets qui relèvent du « design » que compte cette promotion 2017-18 de Création en Cours. Des projets dont l’extrême variété reflète la diversité des parcours de leurs auteurs, formés aussi bien aux « beaux-arts » qu’aux arts décoratifs, à l’architecture ou aux arts appliqués, mais qui ont en commun, au-delà de la production d’objets, de vouloir transmettre aux enfants une certaine méthode de travail et de réflexion, et les amener à s’interroger sur le monde qui les entoure.

Concepteurs d’objets

Au départ, le plus souvent, il y a un objet. Au départ, ou plutôt à l’arrivée, puisque la production de celui-ci aura été le fruit d’une longue phase de maturation et de conception en commun – ou en « co-main », pour reprendre la jolie formule employée par Marion Ménard et Camille Esayan pour définir l’action d’Emballage collectif, l’atelier de design graphique d’illustration et de typographie qu’elles ont fondé en 2016. A l’Ecole élémentaire publique de Saint-Paterne-Racan, les deux artistes ont imaginé un projet autour de la question – essentielle, en ces temps de profusion des images et de « story-telling » tout-puissant – de la narration : quelles formes de la narration peut-on envisager par l’image ? En rebondissant image après image suivant des liens sémiologiques, leur idée est « d’explorer une autre forme de récit, de jouer avec sa structure, et de la restituer dans l’espace grâce à une exposition » qui donnera la possibilité à chaque visiteur de repartir avec un livre qu’il aura composé lui-même.

La production d’un livre est également le propos d’un autre tandem de créateurs, composé celui-ci de Sandra Willauer et Thibaut Schell. Dans le projet, intitulé « De la feuille à l’objet », qu’ils mettent en œuvre au groupe scolaire Émile Keller de Rougemont-le-Château, dans le Territoire de Belfort, leur réflexion concerne moins les modes de narration que l’« objet livre » en tant que tel, et plus particulièrement les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies en matière de livres animés (ou livres « pop up ») et de « livres à compléter ». Créer « des livres 3D qui rendent les lecteurs actifs et non plus seulement spectateurs », telle est l’objectif d’une résidence qui devrait amener les écoliers à une approche créative, et non plus seulement récréative, des outils numériques quotidiens, et déboucher sur une exposition présentant les différents prototypes élaborés ensemble.

D’autres artistes s’attachent à la conception des objets plus inhabituels. A l’école élémentaire de Saint-Samson-la-Poterie, Egard Flauw a entrepris d’écrire un nouveau chapitre de son projet « Glisse libre », initié en janvier 2017 autour des reliques du surfing : avec l’aide des enfants, il s’agira de fabriquer les répliques d’objets nautiques en bois dont il a collecté les modèles dans d’anciennes revues de bricolages des années 1930 à 1960. Sous le titre « Naïade », Arthur Hoffner entend, lui, concevoir avec les élèves de l’école des Rives de l’Iton, à Sylvains-lès-Moulins, une fontaine d’un nouveau type, envisageant cette « domestication d’une parcelle de nature » comme une « opportunité d’émerveillement », et réinventant une « scénographie du superflu dans un monde assujetti à l’utilité ». Passionné à la fois par le design graphique et par le beatboxing (cet art vocal, issu de la culture hip-hop, qui consiste à reproduire avec la bouche des sons de percussions), Adrien Contesse, amènera de son côté les élèves de l’école primaire de Givry-en-Argonne à réfléchir à des méthodes interactives de notation et de transmission du beatboxing : le résultat de son projet « Vocal Grammatics » devrait être le développement d’une application à but pédagogique… Quant à Sarah Hô, c’est au tissage qu’elle compte initier les enfants de l’E.E.PU de Saint-Paul-de-Jarrat à travers la confection d’un « tapis exquis » (comme on le dit d’un cadavre)…

Sculpteurs sociaux

Comme cela était à prévoir, la jeune génération de designers se révèle particulièrement sensible à la question du recyclage et du réemploi des matériaux, qui est au cœur de deux des projets de résidence lauréats cette année : « Up Up Up ! », imaginé par Laureline de Leeuw pour l’école publique Combani à Tsingoni, sur l’île de Mayotte, et « Beauté gâchée », mis en œuvre à l’école Jean Moulin de Caderousse par Giulia Zonca et Dorota Slazakowska, réunies depuis 2016 au sein du DUO ZS, atelier de design et d’architecture d’intérieur principalement centré sur la récupération de matériaux et la transformation des déchets en objets et spatialités…

C’est que, comme le révèlent ces deux derniers projets, la production d’objets n’est évidemment pas l’unique dessein du design, qui reste avant tout, comme on le rappelait en préambule, une « démarche créative méthodique ». Par sa nature éminemment contextuelle, le design oblige à se confronter à son environnement immédiat et à la réalité du monde ; son objet n’est pas forcément ni uniquement matériel. Comme l’explique Sarah Hô, « faire sortir le métier à tisser de l’atelier est une manière d’engager mon travail par rapport à des questions sociétales : au sein de l’école, il devient réellement un médium à travers lequel des passages de savoir, d’idées, de réflexions, s’opèrent. » Tous les projets portés par les artistes de Création en Cours ressortissent ainsi, à des degrés divers, de ce que l’on appelle le « design social » : des processus d’innovation culturelle et sociale qui ont pour but de faire mieux fonctionner nos sociétés en impliquant le plus possible leurs « usagers » (c’est-à-dire : les citoyens) dans leur conception – processus qui rejoignent en un sens ce que le plasticien Joseph Beuys appelait la « sculpture sociale ».

Tous ces projets amèneront ainsi les enfants impliqués à aborder tout un ensemble de notions, de sujets ou de savoir-faire qui questionnent le monde dans lequel ils vivent. Le projet de « Bibliothèque mobile augmentée », par exemple, proposé par Marie-Emilie Michel à l’école Rives de Saône de Chalon-sur-Saône, est une manière d’inviter chacun à réfléchir sur ses propres systèmes de classification et sur « les usages que l’on en fait, seul ou à plusieurs » : un projet pas si anodin dans un monde où chacun est amené à absorber et à traiter des quantités de plus en plus démesurées d’informations – il s’inspire d’ailleurs de la Mondothèque, bureau multimédia conceptualisé et dessiné par Paul Otlet dans les années 1930, dans lequel certains voient la préfiguration de l’ordinateur personnel…

La dimension de « design social » sous-tend fortement, enfin, l’« Éloge créole » imaginé par Dimitri Zéphir pour l’école primaire Michèle Gisquet au Vauclin, en Martinique, avec l’aide de Florian Dach. Originaire de Guadeloupe, designer d’objets et cofondateur du studio de design dach&zephir, Dimitri Zéphir a conçu un projet de recherche et de revalorisation de l’histoire des Antilles : « A travers la création d’objets témoins, revalorisant les ressources et les traditions locales (matériaux, techniques, typologies, scènes de vie), ¨Éloge créole¨ permet de générer un nouvel imaginaire de cette histoire culturelle dont les racines remontent entre autres à l’esclavage colonial », dit-il.  En amenant les écoliers à créer un (ou plusieurs) drapeau(x) susceptible de représenter/résumer leur individualité, l’artiste entend « amener l’enfant à trouver ce qu’il voudrait revendiquer de son quotidien, de sa culture ou de sa personne », et ainsi « donner aux élèves l’occasion de s’interroger sur la singularité de leur identité ». Le design est ici autant un instrument d’expression de soi qu’un processus de réflexion sur la signification des symboles, des couleurs et de la composition graphique ; une méthode de confrontation au monde radicalement poreux et naturellement pluridisciplinaire.