RegardsÉdition 2017-2018

RÉEL, RÉCITS, SUJETS

  • Melissa Rosingana \

    Melissa Rosingana "La Mer et le Père"

Recourir à la mémoire personnelle et à l’histoire réelle permet de faire naître des questions – et des créations – autour des notions d’identité, de récit… Plusieurs artistes ou collectifs de Création en cours ont souhaité travailler là-dessus avec les écoliers, à l’âge crucial où se forgent les personnalités des futurs adultes.

Naissance d’un récit

S’il a de tout temps constitué la matière première des créateurs, le réel s’invite aujourd’hui en force dans les œuvres de toutes les disciplines artistiques : de leur propre histoire personnelle aux « histoires vraies » des autres, illustres ou inconnus, des faits divers à la grande Histoire, innombrables sont les artistes qui cherchent à faire fructifier cette dialectique qui unit le réel à la fiction aussi solidement que le faux est lié au vrai. L’art est-il autre chose, après tout, que ce « laboratoire de recherche sur la transformation du réel » dont parlent Alice Ruffini et Camille Nauffray lorsqu’elles évoquent leur projet « Des petits trajets qui parlent de grands voyages », qu’elles mènent actuellement à l’école de Marcolès, dans le Cantal ? C’est à partir de l’archive que les deux artistes – la première plasticienne et scénographe de formation, tandis que la seconde vient plutôt de l’écriture théâtrale –, ont souhaité travailler, en partant sur les traces de « deux voyageurs aux itinéraires de vie peu ordinaires » : Maurice Gandolfo, grand-père de Camille, coureur de cyclocross qui fut plusieurs fois champion d’Auvergne, et Marguerite Allisio, la grand-tante d’Alice, couturière. Mais si cette matière autobiographique irrigue la recherche « hybride » dont elles présenteront le fruit à l’école fin juin, il n’en est pas de même dans le projet qu’elles mènent avec les élèves : « L’objectif n’est pas de travailler avec eux sur leur histoire personnelle, explique Alice Ruffini, mais de leur proposer des protocoles pour questionner l’écriture, et la manière dont peut naître la fiction à partir de matériaux qui appartiennent au réel (une photo par exemple). ». Leur résidence a ainsi été précédée d’échanges épistolaires avec les enfants, amenant ceux-ci à se décrire, mais aussi à prendre des photos ou recueillir des témoignages. Conduire les enfants à s’interroger sur ce qui peut faire récit, c’est aussi les amener « à se questionner sur leur propre rapport à la trace ; quelle trace laissent-ils de leur histoire ? »

Laisser une trace : tel est aussi le propos du tandem, chorégraphique celui-là, formé par Célia Tali et Josépha Fockeu. A l’école élémentaire de Rougemont (Doubs), où elles ont travaillé en immersion totale durant cinq semaines, les artistes mettent en œuvre « Là où tu te poses », projet convoquant la danse, mais aussi le récit et les arts visuels autour du thème du voyage clandestin, librement inspiré d’un livre de Claire Billet et Olivier Jobard, Kotchok, Sur la route avec les migrants (2015). Pour elles, l’important est avant tout, là encore, d’utiliser cette matière pour transmettre aux élèves « de petits protocoles », comme l’explique Célia Tali : par exemple en travaillant sur ce « temps inconfortable » qui est celui des migrants, êtres déracinés qui sont « soit dans l’attente, soit dans l’urgence ». Ces protocoles ont nourri Assis sur l’horizon, création présentée par les enfants début avril, et dont ils seront libres de réutiliser certains éléments comme bon leur semble par la suite. Même si un travail autour du thème du rêve – les amenant à se demander « quelle trace visuelle ils veulent laisser de leur rêve » – a pu conduire les écoliers à se dévoiler un peu, les artistes ont souhaité « laisser de côté l’histoire personnelle des enfants » pour les « ouvrir sur l’extérieur ». A la fois sur la réalité du monde (en faisant par exemple comprendre à certains que « migrant » et « mendiant » n’avaient pas vocation à être synonymes) et sur la manière d’être dans celui-ci, en leur instillant confiance en soi et autonomie.

Naissance d’un sujet

Apprendre l’autonomie, c’est devenir un sujet, un citoyen. Pour « La mer et le père », le projet que présente à l’école élémentaire Le Dornegan de Remungol (Morbihan), Melissa Rosingana, plasticienne elle aussi très pluridisciplinaire, a rapidement infléchi la dimension autobiographique de sa résidence : « On part du ‘nous’ plutôt que du ‘je’ », explique-t-elle. La quête identitaire, collection de récits sonores et écrits autour d’un homme de la mer, est au cœur de son propos, et devrait donner lieu à une création mêlant un spectacle de marionnettes, un film, une exposition et une édition. Cette quête a néanmoins éveillé de nombreux échos chez les enfants, « par rapport à leurs parents, aux souvenirs, à la mémoire. Je pense que les enfants attendent justement de faire le lien avec leur propre histoire, de laisser une place à cette histoire-là. La mer a servi de toiles de fond sur laquelle ils ont pu projeter plein de choses, et s’ouvrir à un monde qu’ils veulent faire partager. C’est une fenêtre que j’ai ouverte et dans laquelle ils se sont engouffrés… »

Au confluent de la fiction et du documentaire se situe également « Le Double », objet de la résidence que mène Romain Baujard à l’école Alexis Jonas de Maripasoula, en Guyane. Inspiré par Quelque part dans la nuit, film noir de Joseph L. Mankiewicz (1946), ce projet prolonge la démarche de cet artiste qui n’aime rien tant que brouiller les pistes entre le réel et la fiction, ou plutôt partir du réel pour dériver vers la fiction. C’est l’histoire de Tanaka, un personnage (de fiction) qui a perdu la mémoire, et qui se sépare jamais d’un sac à dos, qu’il nomme « petit frère », mais qu’il est incapable d’ouvrir… ». A partir de ce sujet, qui donnera lieu à une vidéo mêlant interviews, dessins, textes et modélisations 3D, il s’agira d’inviter chacun des élèves à créer un double. « Cela fait écho aux vies que je m’invente parfois, explique Romain Baujard, ou aux désirs secrets que l’on exprime peu. Un personnage qui change de corps, de caractère, de présence… C’est aussi l’une de mes interrogations, la façon dont on voit certaines personnes selon plusieurs profils, qui ont comme une identité multiple, difficiles à saisir… »

Cette création fait écho au projet – « Être – paraître : mais qui est ce ‘moi’ ? » – que les cinq membres du collectif artistico-politique phénomène(s) mènent à l’école élémentaire Jules Ferry de Bois-Colombes (Hauts-de-Seine) autour d’un sujet brûlant : le rôle que joue l’apparence vestimentaire dans la construction de l’identité des jeunes adultes, la tension dialectique qui unit l’apparence et l’essence… Plusieurs ateliers ont invité les enfants, étape par étape, à approfondir leur réflexion sur le vêtement, cet objet de distinction qui devient souvent un puissant moyen d’uniformisation, comme l’explique Vincent Esclade, membre du collectif : « Lors d’un des ateliers nous avons proposé aux élèves d’essayer des vêtements contraignants (corsets, jupes entravés), trop grands, trop petits, et ce fut une franche réussite. Nous avons remarqué que les filles sont déjà, à cet âge, très enfermées dans une vision très normée de la féminité, alors que les garçons ont plus de facilité à jouer avec leur image (ils voulaient tous essayer les corsets), même devant un appareil photo… » La finesse et l’engagement que les élèves ont démontré jusqu’à présent a en tout cas conforté Vincent Esclade dans sa conviction « qu’une éducation aux images, une éducation ‘politique’ au sens d’un éveil des enfants à la réalité de leur statut de futurs sujets politiques, est absolument nécessaire au bon développement de leur esprit critique… »